L'ÉMOTION EN POLITIQUE : L'ESPOIR COMME MÉTHODE
Édito Décembre 2025

L'ÉMOTION EN POLITIQUE : L'ESPOIR COMME MÉTHODE

« C'est certainement la dernière opportunité que j'ai de vous parler. Les forces armées aériennes ont bombardé les antennes de radio. (...) L'Histoire est à nous, c'est le peuple qui la fait. (...) Ils vont sûrement faire taire radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. (...). Le peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et se laisser humilier. (...) Allez de l'avant sachant que bientôt s'ouvriront de grandes avenues où passera l'homme libre pour construire une société meilleure. » – Salvador Allende

La colère et l’indignation sont les nerfs de la révolte, de puissantes forces d’action dans la lutte politique pour les libertés. Sans elles, le peuple tunisien ne se serait pas soulevé. L’étincelle initiale du Printemps arabe ne serait pas née, et nulle onde de choc n’aurait secoué les autocrates du Moyen-Orient.

Dans la Rhétorique, Aristote définit la colère comme « le désir douloureux de se venger publiquement d’un mépris manifesté à notre endroit ou à l’égard des nôtres, ce mépris n’étant pas justifié ». Si la colère est souvent légitime, les actions qui en découlent et leurs conséquences ne le sont pas nécessairement.

Les combattants de la liberté et leurs leaders doivent savoir se servir des émotions, des symboles, de ces sentiments qui prennent aux tripes et secouent les individus, transcendant leur courage et favorisant le passage à l’action du plus grand nombre. L’indignation contre permet aussi de rassembler largement : la révolution iranienne de 1979, qui a renversé le système monarchique du Shah, a ainsi mis côte à côte marxistes et religieux.

Mais il faut aussi se méfier de l’énergie brute née de l’indignation. Elle est nécessaire mais insuffisante, et peut être détournée pour servir des intérêts de puissances étrangères ou perdue dans les luttes intestines d’une caste sans remettre en cause un système. Colère et discipline, comme rage et esprit critique, semblent antinomiques. Pourtant, la lutte pour les droits politiques doit avoir pour carburant la colère légitime, et pour volant la discipline et l’esprit critique. Sinon les combattants de la liberté agissent à perte, leur énergie et les risques qu’ils prennent servent à d’autres, sans jamais faire trembler le système d’oppression.

La rage et le sentiment d’injustice sont légitimes et essentielles, mais doivent être combinées à l’espoir, la stratégie et la planification. L’Espoir chez Malraux n’est pas la certitude de la victoire, mais la force intérieure qui pousse des individus ordinaires à se dresser contre la fatalité historique. Il permet de garder courage et force d’action sur le long terme, malgré les pressions et les sacrifices personnels. Un opposant politique sera plus enclin à risquer la prison s’il entrevoit la possibilité d’un changement de régime qui le réhabilitera. Une mère de famille aura moins de réserve à exprimer publiquement ses opinions si elle pense que le risque encouru n’est pas vain, mais contribue à la chute d’un système vacillant.

L’espoir se nourrit notamment par la communication sur les fragilités du régime qui feint d’être inébranlable mais n’est souvent qu’un géant aux pieds d’argile. Il faut donc réaliser et partager les victoires intermédiaires, en attendant le « Grand Soir ». Indignation et espoir : ces deux notions semblaient essentielles à Salvador Allende dans sa vision de l’émancipation et de la dignité des peuples. Elles sont au cœur de ses derniers mots, improvisés quelques heures seulement avant son assassinat par les militaires de Pinochet, lors du coup d’État de 1973 :

« C’est certainement la dernière opportunité que j’ai de vous parler. Les forces armées aériennes ont bombardé les antennes de radio. (…) L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait. (…) Ils vont sûrement faire taire radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. (…). Le peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et se laisser humilier. (…) Allez de l’avant sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues où passera l’homme libre pour construire une société meilleure. » – Salvador Allende

L’espoir envisage déjà l’après : il ne se concentre pas uniquement sur la lutte d’aujourd’hui, mais anticipe la victoire et réfléchit au système de demain. Il anticipe par exemple les grands axes d’une nouvelle Constitution, plus protectrice des fondements démocratiques, réfléchit aux figures d’un gouvernement de transition inclusif et prépare les étapes pour permettre un nouveau vivre-ensemble dans une société apaisée. L’espoir prépare l’avenir. Donc l’espoir nourrit l’espoir.

Soutenir Fondemos

Chaque don nous permet de continuer à soutenir les défenseurs de la démocratie.

Faire un don Télécharger le PDF →