LEÇONS D’UN LITIGE STRATÉGIQUE
Un cadre juridique nouveau
La Cour Pénale Internationale (CPI) n’a pas pu juger Habré, car son mandat se limite aux crimes commis après son entrée en vigueur en 2002. Or, les crimes du régime Habré ont été perpétrés entre 1982 et 1990, période durant laquelle la CPI n’avait aucune compétence. Cette situation a mis en lumière la nécessité de mécanismes africains de justice universelle. Le procès d’Hissène Habré, tenu à Dakar sous l’égide des Chambres africaines extraordinaires , a ainsi été un jalon pour la justice internationale en Afrique. Après avoir été renversé en 1990, Hissène Habré vivait exilé au Sénégal, où il a vécu en toute liberté pendant des décennies : les autorités sénégalaises ne l’avaient initialement pas poursuivi, malgré une plainte déposée en janvier 2000 par les victimes tchadiennes contre lui pour torture. Le Président sénégalais, Abdoulaye Wade, entretenait des liens ambigus avec Habré, notamment sous la pression des Mourides, une confrérie influente qui l’avait protégé, a ignoré ces demandes. En 2006, l’Union Africaine (UA) a demandé officiellement au Sénégal de poursuivre Hissène Habré “ au nom de l'Afrique ”, faisant suite à des années de pression de la communauté internationale et d’organisations de défense des droits humains. Si la Belgique avait émis un mandat d’arrêt contre Habré pour crimes contre l’humanité, le Sénégal refusait de l’extrader, invoquant pendant des années son engagement à organiser un procès sur le sol africain, alors que la fronde de plusieurs États africains contre la Cour pénale internationale grossissait. 

Les victimes au centre
L’avocat Reed Brody a fait dans son ouvrage La traque de Hissène Habré le récit et l’analyse de ce combat judiciaire. Il notamment y souligne la force symbolique d’une procédure qui a fait la lumière sur les victimes, accordant une importance particulière aux nombreux témoignages, et leur donnant un écho médiatique international. Le jugement a mis fin à des décennies d’impunité, rendant justice aux milliers de personnes torturées, exécutées ou portées disparues sous le régime Habré. La stratégie centrée sur le témoignage des victimes a porté ses fruits, et mis en avant des figures qui ont durablement marqué l’opinion publique. Les personnes concernées et engagées ont en effet effectué des démarches personnelles plus à même de convaincre les politiques de poursuivre la bataille judiciaire malgré les obstacles. La persévérance des associations de victimes tchadiennes, qui ont mené un combat inlassable malgré les obstacles politiques et judiciaires, s’est révélée décisive. Parmi ces associations, l’Association des Victimes des Crimes du Régime de Hissène Habré (AVCRHH) a joué un rôle central. Dirigée par Clément Abaïfouta, un ancien prisonnier politique de Habré, l’association a permis de documenter les exactions et de porter la voix des survivants sur la scène internationale. Des figures comme Jacqueline Moudeina, avocate des victimes, ont également été déterminantes. Cette militante des droits humains a survécu à une tentative d’assassinat en 2001 et a poursuivi son engagement jusqu’à la condamnation de Habré. Son travail a été reconnu par de nombreuses distinctions internationales.
Formation d'une coalition transnationale
La dernière caractéristique de ce procès historique réside dans la coalition transnationale et multidimensionnelle qui a été constituée pour développer le dossier et permettre le procès : l’implication d’organisations internationales comme Human Rights Watch s’est par exemple avérée essentielle pour documenter les violations des droits de l’Homme, lever les fonds nécessaires à une campagne puis à un procès de longue haleine, former les victimes, mais aussi médiatiser le combat judiciaire et les témoignages. Lorsque le combat s’est essoufflé, il a fallu à plusieurs reprises exercer, en parallèle des indispensables actions de justice, des campagnes diplomatiques pour remobiliser la communauté internationale. Ainsi le comité des Nations Unies contre la torture, l’Union Africaine, l’Union Européenne, le Parlement Européen, ou encore le Hautcommissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme se sont-ils faits les porte-parole de ce procès hors-norme. 
LIMITES STRUCTURELLES
Le régime actuel
Le procès Habré a cependant aussi mis en évidence les difficultés d’un travail de justice internationale : si le travail d’enquête a mis les victimes au cœur de l’histoire, le procès a également entretenu de vives tensions avec et au sein du pouvoir en place. L’attitude des autorités tchadiennes a oscillé entre inertie et obstruction active. Si le gouvernement tchadien a officiellement soutenu le procès, notamment en finançant partiellement les Chambres. africaines extraordinaires, il n’a jamais engagé de poursuites internes contre les anciens responsables du régime de Habré encore en fonction. Il est en effet ardu de juger le prédécesseur alors que les ténors de son gouvernement sont encore au pouvoir. Cela explique en partie la longueur du procès et la difficulté pour le Tchad à en tirer des conclusions : bien que Habré ait été jugé, de nombreux responsables de son régime restent impunis et occupent toujours des positions de pouvoir. L’ancien Président Idriss Déby Itno, par exemple, avait occupé sous Habré la fonction de Commandant en Chef des forces armées durant la période désignée comme le « Septembre Noir », marquée par une répression meurtrière visant à intégrer le Sud à l’autorité du gouvernement central. L’article 10 du Statut des Chambres précise pourtant que « la qualité officielle d’un accusé, qu’il s’agisse d’un Chef d’État ou de Gouvernement, ou d’un haut fonctionnaire, ne l’exonère en aucun cas de sa responsabilité pénale […]. » 


Condamnation et réparations
Bien que Habré ait été condamné, la question de la responsabilité élargie demeure. Aucun des hauts responsables de son régime n’a été poursuivi, malgré les preuves accablantes contre plusieurs d’entre eux, notamment Idriss Déby, qui a été chef des armées sous Habré. Alors que la condamnation a été prononcée, la mise en œuvre des réparations aux victimes reste incomplète en raison de l’absence de fonds suffisants (faute surtout de volonté politique) et de la complexité des mécanismes mis en place : les décisions de justice n’étant pas suivies d’un contrôle suffisamment contraignant, seul un cinquième des réparations exigées ont été versées. L’Union africaine, chargée par le tribunal de Dakar de créer un fonds fiduciaire pour mobiliser les sommes nécessaires, ne l’a pas fait à ce jour. En tout état de cause, le Tchad pourrait indéfiniment refuser ou retarder l’exécution des décisions en invoquant des difficultés financières ou politiques, ou jouer sur des procédures internes complexes pour en freiner l’application.
CONCLUSION
Le cas Habré a ouvert la boîte de Pandore de l’impunité des dernières décennies tchadiennes, impunité toujours en vigueur dans le pays. Le traitement de Reed Brody au Tchad en octobre 2024 est un symptôme de la gêne des autorités tchadiennes actuelles vis-à-vis de cette thématique : l’armée tchadienne a en effet ramené à l’aéroport l’avocat dès son arrivée sur le territoire, ne lui autorisant pas le voyage prévu autour de son dernier livre racontant le procès Habré. Plusieurs graves insuffisances ont en outre limité la portée du procès : la responsabilité des meurtres de masse s’est arrêtée à Habré, sans aucune poursuite contre d’autres responsables, et les réparations exigées n’ont été ni mobilisées ni distribuées. Cet exemple de justice internationale peut ainsi être vu soit comme une demie victoire, ou comme un demi échec, mais illustre en tout cas les résultats concrets qui peuvent être obtenus par l’utilisation du droit, si et seulement si engagement et persistance de la société civile vont de pair avec des soutiens internationaux déterminés. 
SOURCES
- Human Rights Watch, Les États-Unis et la France ont soutenu l’ex-dictateur tchadien Hissène Habré, publié le 28 juin 2016.
- Human Rights Watch, Questions et réponses sur l’affaire Hissène Habré devant les Chambres africaines extraordinaires au Sénégal, publié le 3 mai 2016.
- Le Monde, Procès Habré : les trois vies des archives de la terreur, Jean-Pierre Bat, publié le 21 juillet 2025
- RFI. Tchad : des premières indemnités reçues par les victimes d’Hissène Habré. Publié le 18 septembre 2024, mis à jour le 22 septembre 2024.
- Brody, Reed. Pourquoi m’a-t-on expulsé du Tchad ? Tribune publiée dans Le Monde, 15 octobre 2024.
- El Idrissi, Abdelhak. Entre l’Afrique et la Cour Pénale Internationale, ça se complique. France Culture, 22 février 2017.
- Union Africaine. Rapport du Comité d’Éminents Juristes Africains sur l’affaire Hissène Habré. Addis-Abeba, mai 2006.
- Brody, Reed. La traque de Hissène Habré : Juger un dictateur dans un monde d’impunité. Éditions Khartala, mars 2024.
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