L'EXIL OU LE ROYAUME
Édito Mai 2026

L'EXIL OU LE ROYAUME

« Freedom is not free » : ce n'est pas hier que le Colonel Walter Hitchcock a rappelé que la liberté dont jouissent beaucoup est le résultat des risques pris par quelques-uns.

Partir ou rester.

L’exil ou le royaume.

Risquer la prison ou la mort, ou bien fuir loin de son pays et de ses camarades de combat.

Dans la lutte pour la démocratisation, un bon leader est un leader vivant, maître de son temps, de ses déplacements, de sa parole et de sa plume : libre afin de pouvoir agir contre le régime autoritaire avec lequel il se bat.

D’où, parfois, la tentation de l’exil, pour ne pas finir en prison comme Succès Masra, enfermé à N’Djamena dans les geôles de la junte au pouvoir, depuis un an déjà.

Il souffre, sa famille souffre, son mouvement, Les Transformateurs, souffre.

Aurait-il dû partir ?

Mais alors on en revient au risque d’être coupé de ses troupes et de la lutte, de ne plus être en situation d’organiser et surtout de galvaniser. Pire, d’être à tort vu comme un déserteur, un membre des « planqués de la diaspora ».

Il est facile de juger, moins facile de trancher ; comme souvent c’est une décision qui se prend au cas par cas, en fonction du contexte local, sans certitude, et évidemment en dernier ressort par la personne concernée, la seule à mettre en jeu sa liberté et sa vie.

Pour l’ancien directeur de campagne du Camerounais Issa Tchiroma Bakary, Chris Manengs, « dans certaines configurations, l’emprisonnement peut renforcer une dynamique politique, alors que l’exil peut la fragiliser. Un leader emprisonné reste physiquement inscrit dans le combat politique national. Il devient un point de cristallisation pour ses partisans et pour l’opinion. L’histoire politique mondiale montre que la détention peut transformer un acteur politique en symbole. »

Certes, un passage en prison peut être une épreuve originelle, qui forme et qui forge, qui confère un surcroît de légitimité… mais Mandela a passé près de trois décennies à Robben Island, Lumumba a été assassiné : auraient-ils fait le même choix, de rester au pays, s’ils avaient su ?

Une esquisse de solution réside peut-être, quand la situation l’exige, en un exil proche, c’est-à-dire dans un pays limitrophe et non dans une capitale européenne lointaine, et en ayant au préalable organisé des relais dans le pays : un premier cercle, une avant-garde de lieutenants, qui doivent évidemment prendre eux-mêmes toutes les mesures de sécurité.

C’est une problématique qu’ont connu récemment l’Ougandais Bobi Wine et le Camerounais Issa Tchiroma Bakary.

Malgré la fuite à l’étranger de son leader en mars 2026, le porte-parole du mouvement de Bobi Wine (la National Unity Platform), Joel Ssenyonyi, assure que l’opposition continue de fonctionner : « l’avantage, c’est que nous avons, au fil du temps, mis en place des structures et des systèmes. Ainsi, même lorsqu’il est absent, le parti continue de fonctionner, le travail se poursuit. »

À l’inverse, Chris Manengs est sévère avec Issa Tchiroma Bakary, qui a fui en Gambie après les violences consécutives aux élections présidentielles très contestées d’octobre 2025 : « quitter le pays au moment où la bataille de légitimité se jouait a eu une conséquence stratégique immédiate : laisser au système en place la possibilité de définir seul le cadre du récit et du rapport de force. (…) La présence physique du leader est essentielle, car elle structure la mobilisation, rassure les soutiens et empêche l’adversaire de contrôler totalement le terrain politique. C’est pour cette raison que j’écris que cet exil a été stratégiquement dévastateur. »

« Freedom is not free » : ce n’est pas hier que le Colonel Walter Hitchcock a rappelé que la liberté dont jouissent beaucoup est le résultat des risques pris par quelques-uns.

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