Yangon, avril 2026. La ville est d’humeur festive pour le nouvel an bouddhiste, Thingyan. La foule est armée de pistolets à eau, et toute personne s’aventurant dehors en finira trempée. Même les forces de l’ordre y participent, brisant, le temps d’une semaine, un tabou. Ici, peu de débats sur ce qui se passe dans la capitale politique, fief de la junte, à Naypyidaw. Les jeunes fêtent, boivent et parlent de famille et d’amour, mais rarement de politique. À quoi bon parler de malheur ? Au quotidien, rares sont les expériences négatives avec les militaires, dont la présence discrète se voit surtout dans les avant-postes fortifiés de la ville. Mais ce qui peut au début passer pour de l’indifférence cache en réalité un profond désespoir face à la situation actuelle : les jeunes adultes ont grandi dans la période ouverte sous Aung San Suu Kyi, où la liberté d’expression et l’esprit démocratique coexistaient avec une ouverture sans précédent du pays et un boom économique. Le coup d’État de 2021 les a privés de cette liberté. Tous témoignent d’amis qui ont été emprisonnés et torturés, qui ont été tués, ou qui ont rejoint divers groupes de résistance.
Une dictature rhabillée en civil
À la suite d’élections manipulées, le chef de la junte Min Aung Hlaing a été nommé Président le 10 avril par un parlement de fidèles. Le grand opposant d’Aung San Suu Kyi semble avoir réussi son pari : consolider son emprise sur le pays par le biais de l’armée, puis assurer une transition vers une apparence de gouvernance civile. L’espoir révolutionnaire qui dominait encore en ville au lendemain du coup d’État de février 2021 semble avoir disparu, remplacé par une résignation mélancolique. Ceux qui s’étaient insurgés à l’époque sont en prison, dans la jungle ou ont été forcés à la complaisance. Les grandes villes (Yangon, Mandalay, Naypyidaw) dominées par le SAC, le Conseil administratif d’État, sont calmes aujourd’hui.
La vie dans les campagnes, qui échappent pour de nombreux villages au contrôle exclusif de la junte, est bien différente.
Une villageoise de l’État Chin nous parle de son village qui a été complètement rasé par les militaires à la suite d’affrontements avec des PDF locaux. Un propriétaire de restaurant nous montre des photos de sa maison dans son village à une heure de Yangon, touchée par des bombardements aveugles de la junte. Dans un autre village à deux heures de route de Mandalay, les autorités avaient interdit les rassemblements, puis bombardé un match de football, faisant plusieurs morts et blessés.

Frappe aérienne de l’armée birmane, village de Kyauk Ni Maw, État de Rakhine © AP/SIPA.
Ce genre de témoignages, directs ou indirects, est fréquent ; si fréquent que cela en devient presque banal. Tout le monde semble avoir une histoire à raconter sur la brutalité de la junte.
Certains parlent d’un profond sentiment de culpabilité de vivre une vie de privilégiés dans les grandes villes, de fêter et se distraire, alors que leurs amis sont en prison ou morts et que leurs compatriotes qui vivent dans les villages subissent des violences, souvent indiscriminées, de la junte. Ils sont nombreux à financer en cachette les groupes d’opposition.
Le coût personnel de la résistance
Ma Kyaw (tous les noms ont été modifiés) travaille pour une ONG. Elle souffre de troubles anxieux ; le coup d’État, combiné à la période du Covid-19, a porté un coup sévère à sa santé mentale. Elle a dû désinstaller Facebook, qui est théoriquement bloqué mais accessible avec un VPN et où les informations circulent plus librement, parce que les nouvelles des atrocités commises provoquaient des crises d’anxiété.
Le coup d’État a aussi vu les bailleurs de fonds européens de son ancien projet se retirer soudainement, marquant une fin abrupte à un projet de développement de cinq ans. Elle tombe en dépression face à ce travail et ces années “gaspillées”. Elle aussi a financé l’opposition, mais a toujours refusé de financer les armes et munitions, ne souhaitant pas contribuer directement à la lutte armée.
Ko Kun, un avocat, vit une situation similaire. Il refuse de quitter le pays, préférant soutenir l’opposition depuis l’intérieur. Il fait partie de cette génération d’actifs qui ont connu la période d’ouverture, et qui se battent secrètement contre le pouvoir en finançant divers groupes d’opposition. Lui aussi souffre d’un état mental dégradé, et se réfugie dans son travail pour échapper aux pensées sur les horreurs que la junte commet.
Soutenir l’opposition comporte de vrais risques. Ma Yamin soutenait en secret les PDF locaux, et s’est vue dénoncée par son ex-mari à la suite de son divorce. Elle a pu échapper à la prison de peu en prenant la fuite du pays en l’espace d’une après-midi, et vit aujourd’hui en exil forcé.
Instruments de répression civile
Le régime a incarcéré plus de 30 500 opposants pour motifs politiques depuis le coup, dont près de 23 000 demeurent encore en prison.
Ceux qui ont pris part au mouvement de désobéissance civile (CDM) restent aujourd’hui encore dans le collimateur de l’armée. Ils ont l’interdiction formelle de quitter le territoire national, et leurs mouvements dans le pays sont restreints et sujets à autorisation préalable. Les métiers qu’ils peuvent exercer sont limités. Thaw Su avait pris part au mouvement CDM et est aujourd’hui encore sur la liste noire de la junte, obligée de demander une autorisation auprès des autorités pour tout déplacement en dehors de Yangon. Le processus d’appel qui doit théoriquement permettre d’être rayé de cette liste ne progresse pas depuis des années. Phone Myo, une jeune éducatrice, s’est vu refuser son voyage pour traitement médical à Bangkok, une routine courante dans un pays où les services de santé ne sont pas à la hauteur.
Autre levier de la junte, la loi sur la conscription activée en 2024 a servi à renforcer les effectifs de l’armée. Les jeunes hommes entre 18 et 35 ans et les jeunes femmes entre 18 et 27 ans sont tirés au sort pour servir pendant au moins deux ans. Cela a accentué la fuite des jeunes talents vers d’autres pays, notamment la Thaïlande. Parmi eux se trouve le jeune Ko Myo, qui est employé dans un think tank à Chiang Mai et qui ne peut plus rentrer rendre visite à sa famille sous peine d’être intégré de force dans la Tatmadaw.

Soldats de la TNLA, État Shan, nord de la Birmanie, nov. 2023 © BNN.
Si les pistolets à eau de Thingyan offrent l’illusion d’une insouciance, ils ne parviennent pas à laver le traumatisme d’une nation, ni à éteindre la braise d’une contestation qui a simplement changé de forme.
Loin des manifestations massives de 2021, la résistance birmane s’est muée en une guerre d’usure. Qu’il s’agisse de financer clandestinement les mouvements de l’ombre, de fuir l’enrôlement forcé au péril de sa vie, ou simplement de survivre à l’angoisse quotidienne, la jeunesse prouve que le vernis d’une gouvernance civile ne suffira pas à effacer la mémoire du sang versé.